didascalies ou

l’esprit d’escalier

Ilan Michel, 2020

texte écrit dans le cadre de l’exposition « Didascalies ou l’esprit d’escalier »
Commissariat d’exposition Nicolas Surlapierre.
Musée des Beaux-Arts de Besançon.

Passer du plan au volume et de l’objet au motif décoratif, voilà le jeu proposé par Cécile Meynier au musée. L’artiste tient à la fois de la chercheuse et de la scénographe. De la toile de fond de scène aux revêtements des sols, ses interventions in situ se moulent dans les creux et les bosses de l’institution. Explorant de longue date les décalages dans des installations qui s’amusent du bon et du mauvais goût, de l’utilitaire et de l’ornement, l’artiste revisite l’espace du musée avec des pièces produites pour cette nouvelle représentation.

Dans les escaliers du vestibule conduisant à l’étage, les niches semi-circulaires accueillent des amphores aux anses disproportionnées et aux panses géométriques qui leur confèrent une forme totémique (Les amphores, 2020). Là où le visiteur s’attendrait davantage à des sculptures de divinités, l’artiste choisit des céramiques communes dont la première fonction est de transporter l’eau et le vin. Suspendus dans les alcôves au-dessus des frises d’entrelacs aux allures de flots, les vases en grès noir sont enserrés par des cordes bleu électrique. Le laçage sophistiqué déplace alors la pratique sadomasochiste du bondage vers le ligotage du mobilier domestique, faisant de la ménagère l’instrument de sa propre servitude. Les formes stylisées instillent la fantaisie dans une architecture néo-classique, sobre et fonctionnelle, et allègent le poids du répertoire décoratif antique avec humour. Loin des bouquets de natures mortes, les récipients rappellent également les vases acoustiques insérés dans les niches des théâtres grecs et romains pour amplifier la voix des acteurs. Depuis quatre ans, l’artiste explore les possibilités de la céramique, mêlant les terres et textures. Ses expérimentations rejoignent l’esthétique du groupe Memphis, mouvement de design italien des années 1980, tout en déléguant une part de la création au hasard.

Au rez-de-chaussée, occupant les grandes niches, des embrasses en céramique retiennent des films plastiques (Grotesques, 2020). Si les drapés rappellent le rideau de scène du théâtre, ils n’ouvrent pas sur la représentation, mais découvrent l’architecture elle-même. La pesanteur et l’opacité du velours a laissé place à la légèreté translucide du polyane.
La draperie rappelle aussi la mode pré-révolutionnaire des robes de tissus en satins et taffetas brillants, aux coupes droites et tombantes.

 

 

Le « nœud » de colombins entremêlés marque la taille de ces drôles de robes à l’anglaise. En venant habiller la pierre calcaire du bâtiment néo-classique, les drapés, traités comme on ennoblie un textile, réinscrivent l’ordinaire dans des espaces de prestige. Un principe qui renoue avec la comedia del’arte, dans laquelle la domesticité renverse la hiérarchie des valeurs.

Plus loin, l’artiste entend introduire un certain désordre dans l’institution (La villa, 2020). La moquette colorée qui recouvre les trois paliers de fenêtres surplombant la mosaïque de Méduse tranche avec les tesselles de la demeure bisontine (domus) du IIe siècle après J.-C. Les plis et les arabesques du revêtement synthétique, travaillés comme un matériau sculptural, évoquent les serpents de la Gorgone devenus tapis de jeu autant qu’espace rituel. Entre les volutes de ces parchemins de textile, polyèdre crépis d’or, pépite sur pavé de granit, billes de ciment ou miroir teinté au sommet d’une colonne de chamallows font office d’accessoires ésotériques. En investissant les alcôves qui surmontent le pavement domestique, la metteuse en scène transforme ces espaces oubliés en tableaux vivants, objets scéniques en état de veille, à l’instar des servantes, ces lampes qui brûlent dans le noir entre deux représentations.

Tout en haut du musée, peut-être déjà au Paradis, selon le vocabulaire du théâtre, une série de sculptures est disséminée sur les murs de béton. Les assemblages en bois et plâtre teint dans la masse jouent de la capacité des matériaux à se combiner en constructions dissonantes, de toutes les façons, ainsi que l’indique leur titre. Les bigarrures rappellent les effets décoratifs de marbre peint apparus dès l’Antiquité, et perfectionnés dans les intérieurs en trompe-l’œil du XVIIe siècle. De même que les comédiens sur scène, les pièces en forme de bâtons de parole s’interpellent à distance. Elles assument plusieurs rôles, se travestissent, changent d’aspect selon le point de vue, résonnent avec le bleu du ciel ou la robe d’une Vierge lors de la Fuite en Egypte. Cet état transitoire, en équilibre sur le bord des lames, est celui d’un art qui prend le risque d’être applaudi ou d’être sifflé, celui du funambule.